L'enfant ingrat

- Rei Nakazawa


Histoire d'Iname, Kami de la vie et de la mort


L'après-midi de méditation de Dosan fut interrompu par une langue râpeuse et humide qui léchait son visage. Ramenant son esprit en lui-même, il ouvrit les yeux, et se retrouva nez à nez avec un louveteau gris, les yeux écarquillés, dont l'haleine empestait le riz et le poisson. Avant même qu'il ne puisse bouger, le petit loup fut soudainement remplacé par un visage humain aux yeux tout aussi écarquillés, encadré par des joues roses et de courts cheveux noirs et sales à la coupe approximative.

"Maître Dosan !" cria Ryo. "Regardez ce que j'ai trouvé !"

"Je vois..." fut tout ce que le vieux moine pu dire sur le moment. La fourrure de l'affectueux animal chatouillait son front ridé par les ans. Il essuya adroitement une goutte de bave qui coulait le long d'un de ses sourcils d'un blanc immaculé.

"Il était tout seul dans les bois ! J'ai regardé partout, mais je n'ai trouvé sa mère nulle part ! Je l'ai appelé Kenjiro ! Il a mangé tout mon déjeuner, mais ça m'est bien égal !" L'enfant de six ans, vêtu d'une simple veste de tissu, dansait tout autour de la clairière avec le louveteau, manifestement désorienté.
Ryo faisait partie de la dernière vague de réfugiés cherchant à échapper aux kami. Contrairement à la plupart de ses compagnons d'errance, il avait la chance d'avoir encore ses deux parents; ceux-ci faisaient partie des rares à rechercher sincèrement la voie de l'illumination, et ils étaient autorisés à demeurer dans le monastère.

"Ryo", commença Dosan avec le même ton calme dont il usait indifféremment avec tout le monde, depuis ses meilleurs disciples jusqu'aux plus infâmes des prisonniers nezumi, "où sont tes parents ?"

Le petit garçon cessa de danser, ce qui sembla soulager le petit loup tout étourdi. Son visage s'assombrit. "C'est à leur tour de travailler dans les champs aujourd'hui. Ils m'ont dit que si jamais j'avais besoin de quoi que ce soit, je pouvais m'adresser à vous."

"C'est sûrement vrai." Il regarda Ryo frotter la fourrure du louveteau; l'animal grogna et colla son visage à celui de l'enfant. "Et as-tu besoin de quelque chose, petit homme ?"

"Non." Le visage du garçon s'affaissa dans un mélange de confusion et de crainte. "Je ne sais pas." Il se laissa tomber sur le sol en face de Dosan, croisant les jambes pour retenir le petit loup remuant. Dosan étendit doucement le bras pour gratter le louveteau entre les oreilles, et celui-ci ronronna presque en réponse.

Dosan avait beaucoup à faire ce jour-là, beaucoup de choses à organiser avec son budoka, beaucoup à observer et à enseigner. Mais il ne se leva pas de sa place, dans la clairière. "Si quelque chose te tracasse, tu peux m'en parler."

Ryo fit la moue en serrant le louveteau contre sa poitrine. "Mère dit que je ne peux pas garder Kenjiro. Elle dit qu'il doit rester avec sa vraie famille. Ce n'est pas juste !" Une larme unique perla d'un de ses yeux, qu'il fut rapide à essuyer. "Tous mes amis sont restés en arrière, dans la ville. Leurs pères sont restés pour combattre les kami et défendre la ville ! Père aurait pu faire la même chose ! J'aurais pu l'aider à combattre ! Mais maintenant, je suis ici, je n'ai pas d'amis, et Mère veut que j'abandonne le seul ami que j'ai." Il câlina Kenjiro, frottant sa joue contre la fourrure du petit loup. "Ce n'est pas juste !" répéta-t-il.

Dosan observa l'enfant pendant un moment, attendant que son envie de pleurer se calme pour parler. "Veux-tu entendre une histoire ?"

Ryo cligna des yeux; pour autant qu'il sache, même s'il était un nouveau venu dans la forêt et au monastère, il s'agissait d'un évènement rare et important. "Une histoire ?"

"Oui. Peut-être cela te donnera-t-il une meilleure idée de ce que pensent tes parents. Souhaites-tu l'entendre ?" C'était une question que Dosan posait toujours, et, au vu de la manière dont le garçon se tenait là, les yeux écarquillés, il estima que la réponse était "oui". Même Kenjiro avait cessé de gigoter et fixait le vieux moine avec une expression canine qui ressemblait à de la fascination.

***

Aux tous premiers temps de l'univers, commença Dosan, alors que l'eau n'avait pas encore décidé de couler vers le bas des montagnes, et que les étoiles devaient réfléchir à une raison de briller, il y avait les kami. Nés du grand Néant, ils dérivaient, assoupis et silencieux, depuis des temps où même l'existence n'existait pas encore, jusqu'à ce qu'ils commencent à s'éveiller. Seuls et insatisfaits dans le vide, ils commencèrent à faire ce que tout kami faisait en ce temps : créer. Vois-tu, lorsque seul le vide existait encore, même les kami avaient des âmes vierges, pures et innocentes, qui attendaient seulement que leurs propres mains façonnent leur personnalité et leurs rêves. Des mots et des idées, d'inconcevables merveilles et d'insondables horreurs furent imaginées, et annihilées tout aussi vite. Davantage de temps s'écoula, bien plus que les humains soient capables de concevoir, jusqu'à ce que les créateurs soient satisfaits, et commencent à construire ce que nous appelons aujourd'hui Kamigawa.

Mais tous les kami ne trouvaient pas leur voie. L'un des plus jeunes d'entre eux, un nouveau-né aux yeux des kami, nommé Iname, ne savait pas encore ce qu'il voulait faire de son existence. Il était encore un être sans forme, un être de pure idée, sans matière, qui voulait se façonner en une forme sans savoir précisément laquelle. Il observait ses grands frères et soeurs tisser le ciel et la terre, et était empli tout à la fois de crainte et de jalousie de n'avoir pas pensé à tout cela lui-même. Ils étaient déjà devenus les kami anciens et puissants que nous connaissons aujourd'hui comme de pures forces de volonté ; mais Iname, qui malgré son pouvoir était encore un enfant, n'avait pas de volonté précise, ni d'idée de son but, et devait s'inventer lui-même. Il ne savait pas grand-chose sur lui, et encore moins sur l'univers qui l'entourait. Il décida donc de consulter ses frères et soeurs. Ils pourraient sûrement lui apprendre les différentes voies de l'existence, et seraient heureux de l'aider à trouver sa propre voie.

Il s'approcha d'abord d'un de ses frères, un kami du chaos
. "Que veux-tu, petit frère ?" grinça-t-il. "Tu interrompts mon important travail ! J'espère que ton intrusion vaut cette peine !"

"Pardonne-moi, mon frère", dit Iname, s'inclinant devant sa colère, "mais je requiert humblement ton aide. Je voudrais avoir une forme et un but."

"Oh, vraiment ? Et c'est moi que tu viens voir ?" Il réfléchit un long moment. "Je suppose que je peux essayer. Viens, frère, etvois ce que je fais. Qui sait, cela pourrait même te plaire."

"Et que fais-tu ?"

Le kami se mit à rire. "Quel jeune ignorant tu fais ! N'as-tu jamais remarqué à quel point l'ordre encadre toute chose ? L'immobilité de tout ceci ne t'ennuie-t-elle pas ? J'apporte le chaos, l'excitation, le changement ! Viens, et vois comme je brise les chaînes de l'ordre !"

Ainsi Iname suivit-il son frère. Même en ces temps immémoriaux, le chaos était déjà la même force destructrice que nous connaissons. Les planètes combattaient les planètes, les soleils affrontaient les soleils, et les étoiles tourbillonaient en une lutte constante pour la survie. Iname regardait tout cela, tandis que son frère dirigeait ces guerres avec joie. Il l'aida même à semer le chaos, dans son désir de changement. Iname assista son frère pendant des milliers d'années. Mais plus le temps passait, plus il était dégoûté de toute cette destruction gratuite. C'est pourquoi il dit : "Pardonne-moi, mon frère, mais je dois partir."

"Partir ?" demanda-t-il, bouillant de rage. "Mais je t'ai montré les merveilles du chaos ! Je t'ai montré le pouvoir de ma rage infinie ! Ne te sens-tu pas mieux, après avoir déchargé ta frustration sur ces mondes inutiles ?"

"Je dois admettre que oui. Mais ta voie n'est pas celle que je veux suivre."

"Et tu es bien fou de dire cela. D'accord, très bien. Laisse-moi retourner à mon travail. Peut-être que quand tu sera plus âgé, tu comprendras pourquoi tout ceci doit être fait." Il retourna à son travail et poursuivit sa voie de destruction, oubliant rapidement le kami mineur avec lequel il avait travaillé si longtemps. Iname poursuivit sa recherche d'un but.

Il s'approcha ensuite d'une de ses soeurs, un kami qui brillait d'une lumière éblouissante
. "C'est si aimable à toi de me rendre visite, petit frère", dit-elle doucement. "J'ai toujours du temps à consacrer à mes semblables. Que veux-tu de moi ?"

"Pardonne-moi, ma soeur", dit Iname, s'inclinant devant sa bienveillance, "mais je requiers humblement ton aide. Je voudrais avoir une forme et un but."

"Je suis heureuse que tu sois venu vers moi, petit frère. Peux-être que je peux t'aider. Assied-toi à mes côtés, pour que tu puisses voir quel rôle je remplis dans l'univers."

"Quel est ce rôle ?"

"Ah, je vois que tu n'as pas encore appris toutes les voies de cette existence. Je cherche à illuminer ce qui, autrement, serait perdu dans l'obscurité. Il y en a tellement, et elle s'étend bien plus loin que les kami ne peuvent se l'imaginer. Je m'assied, et j'offre ma lumière, dans l'espoir que mes pauvres efforts puissent aider à bannir l'obscurité, même ne serait-ce qu'un instant. Assied-toi, et vois ce que l'on découvre lorsque le vide est illuminé."

Ainsi Iname s'assit-il aux côtés de sa soeur. En ces temps reculés, le vide recouvrait tout. La minuscule lueur apportée par les étoiles ne suffisait pas à faire le moindre accroc aux ténèbres dévorantes. Iname aida sa soeur durant des milliers d'années, contribuant à la gloire de la lumière en lui prêtant la sienne. Mais plus le temps passait, plus il s'ennuyait de cette inaction éternelle. C'est pourquoi il dit : "Pardonne-moi, masoeur, mais je dois partir."

"Vraiment ?" demanda-t-elle, le visage froissé par l'étonnement, "mais je t'ai montré l'importance de la lumière. Je t'ai montré les merveilles qui sont cachées par l'ombre. Ne te sens-tu pas mieux après avoir prêté ta lumière à ma mission vitale ?"

"Je dois admettre que oui. Mais ta voie n'est pas celle que je veux suivre."

"Et je le comprends. D'accord, très bien. Je te souhaite bonne chance dans ta quête. J'espère seulement qu'un jour, tu sera suffisamment mature pour comprendre l'importance de la mienne." Elle tourna le dos à Iname et continua à répandre sa lumière, oubliant rapidement le kami mineur avec lequel elle avait travaillé si longtemps. Iname poursuivit sa recherche d'un but.

Il s'approcha finallement d'un de ses frères, un kami de la connaissance et de l'enseignement. "Salutations, petit frère", dit-il. "Tu interrompts d'importantes recherches. Je te prie de me dire rapidement ce que tu attends de moi."

"Pardonne-moi, mon frère", dit Iname, s'inclinant devant sa sagesse, "mais je requiert humblement ton aide. Je voudrais avoir une forme et un but."

"Alors tu as été très avisé de venir me voir. Je sais que je peux te montrer la voie idéale. Suis-moi, petit frère, et apprends avec moi."

"Apprendre quoi ?"

"Peut-être ai-je surestimé ta sagesse; tu es encore jeune. La réponse à ta question est : tout et n'importe quoi. Notre existence est encore neuve depuis la première création, et de plus en plus de merveilles apparaissent de seconde en seconde. Je veux examiner et comprendre ces phénomènes. Chaque étape est un nouveau voyage. Tu verras par toi-même si tu me rejoins."

Ainsi Iname suivit-il son frère. En ces temps reculés, tout était encore neuf, et il y avait un univers entier de choses à découvrir. Les deux kami l'explorèrent, Iname portant de nouveaux phénomènes et de nouvelles expériences à l'attention de son semblable. Pendant des milliers d'années, ils voyagèrent à travers tout ce qui existait, cherchant, examinant et enquêtant. Mais plus le temps passait, plus Iname devenait fatigué de cette exploration incessante. C'est pourquoi il dit : "Pardonne-moi mon frère, mais je dois partir."

"Partir ?" demanda-t-il d'un ton détaché. "Mais je t'ai montré toutes les merveilles de l'univers. Je n'ai fait que te donner un avant-goût de l'étendue du savoir qu'il reste encore à découvrir. N'es-tu pas curieux de savoir ce que nous pourrions apprendre d'autre ?"

"Je dois admettre que oui. Mais ta voie n'est pas celle que je veux suivre."

"Alors laisse-moi en paix, veux-tu ? J'ai encore tant de choses à voir que je dois commencer immédiatement. Mon seul espoir est que tu grandisses suiffisamment pour avoir la même curiosité que moi." Il tourna le dos à Iname et disparu, oubliant rapidement le kami mineur avec lequel il avait travaillé si longtemps.

Iname réfléchit pendant une centaine d'années, particulièrement mécontent. Ses semblables avaient été sages et sincères, mais aucun d'entre eux n'avait vraiment cherché à l'aider, simplement à l'utiliser pour avancer dans leur propre travail. Ils l'avaient regardé avec condescendance, faisant passer leurs propres envies avant les siennes. Chercher à rencontrer un autre kami serait inutile; ils se comporteraient tous de la même manière. Mais dans quelle autre direction pouvait-il s'orienter ? Si seulement il existait autre chose que les kami, une chose avec laquelle il pourrait apprendre et parler...

L'idée envahit son esprit avec la force d'un tsunami. S'il n'y avait rien d'autre que les kami, pourquoi ne FABRIQUERAIT-il pas quelque chose d'autre ? Excité par cette idée nouvelle, il se mit immédiatement au travail, forgeant la matière, l'énergie et la lumière entre ses doigts. Tandis que cette vie nouvelle prenait forme, Iname se métamorphosait. Son corps devint vert et élancé, ses cheveux prirent une teinte rouge feu, et des ailes de feuillage apparurent dans son dos. Mais il le remarqua à peine; toute son attention était à son travail. Contrairement à ses semblables, il n'expérimentait rien avec ses créations, et les jetait lorsqu'elles ne le satisfaisaient pas. Il se laissait guider par son instinct, heureux de chaque nouvelle forme de vie qui naissait de sa fantaisie. Cela lui prit des centaines d'années, mais il trouva une forme qui lui plaisait. Finallement, il lui conféra une parcelle de sa propre force vitale de kami, et le premier enfant kami, depuis le commencement des temps, était né. Ainsi Iname devint-il le kami de la vie.



Les premiers mots de l'enfant furent un salut : "bonjour, père." En effet, Iname était le premier et sans doute le plus grand de tous les pères, car ses créations mèneraient un jour à l'avènement de l'humanité. Son destin et son but seraient bien plus merveilleux qu'il n'aurait pu l'imaginer.

Au début, l'enfant suivit Iname, lui posant des questions sur le sens de la vie, tout comme Iname l'avait lui-même fait. Iname su que, malgré ce nouveau but qu'il s'était trouvé, il y avait encore bien des choses qu'il ne comprenait pas dans l'univers - de ce point de vue, il était presque semblable à son propre enfant. Alors, au lieu de dire à l'enfant ce qui devait faire ou l'endroit où il devait se rendre, il suggéra qu'ils restent ensemble et explorent l'univers de concert, en empruntant les chemins qui plairaient à leur fantaisie.
Sur une planète distante, l'enfant décida de satisfaire un de ses propres caprices et tissa sa première création : de délicates plantes, aux doux pétales colorés, emplis d'un parfum qu'Iname n'avait encore jamais senti. Bientôt, la planète éclatait de mille couleurs, couverte du pollen de centaines de milliers de fleurs. Ainsi, l'enfant devint le premier kami des fleurs. Iname était ravi.

Pour Iname, il était plus que son enfant : c'était une partie de lui. C'était le signe qui montrait à ses semblables qu'il n'était pas trop jeune pour trouver sa voie. L'enfant ETAIT sa voie, son but. C'était comme si l'univers, dans toute sa gloire, avait été créé uniquement pour qu'il façonne cette première étincelle de vie.

Il ne fallut pas longtemps pour que la présence du premier nouveau kami soit ressentie par ses frères et soeurs plus puissants. Tous les kami majeurs étaient fascinés par la création de cette chose nouvelle nommée "vie", et ils assiégeaient Iname de requêtes. Le kami de la rage infinie possédait à présent des êtres capable de combattre éternellement, puisque la mort n'existait pas encore. Le kami du feu purificateur avait des fidèles pour le vénérer et répandre sa gloire. Le Kami des vents témoins avait désormais quelque chose de nouveau à observer et à étudier. Le kami de la toile de vie pouvait ajouter sa tapisserie de création finement tissée, pour pouvoir un jour partager le fabuleux pouvoir de créer la vie. Et, bien sûr, le kami des confins de la nuit possédait des coeurs qu'il pouvait corrompre avec la voix du Néant.

Iname et son enfant revenaient sur la planète-jardin dès que cela leur était possible. A chaque fois, l'enfant avait de nouvelles idées et davantage d'enthousiasme. La surface de la planète foisonnait de fleurs, de bosquets et de lianes, changeant constamment de couleurs tandis que de nouvelles expériences menaient à de nouvelles créations. Un jour, Iname vit une étrange fleur rouge sang qui le frappa par son aspect particulièrement inhabituel. Il demanda à son enfant où il avait pu trouver l'inspiration pour confectionner une chose aussi bizarre.

"De mes explorations des contrées lointaines," répondit-il. "J'appelle cela une rose."

Iname fronça les sourcils. "Je ne savais pas que tu avais voyagé aussi loin. Qui plus est sans ma permission."

"Je pensais que cela te serait égal. Peut-être y retournerais-je. Il y a, bien plus loin, d'autres lieux que je veux explorer."

Bien après que l'enfant fut parti, Iname était toujours dans le jardin, les yeux rivés sur la rose, les paroles mélancoliques de l'enfant suspendues dans les airs. L'enfant apprenait vite, mais il n'avait pas encoré réalisé jusqu'à présent à quelle vitesse et à quel point. Peut-être même plus rapidement que la propre progression d'Iname. Cette simple pensée ébranlait son âme. Le kami de la vie médita jusqu'à la tombée de la nuit. Une voix lui murmura soudain quelque chose, une voix à peine perceptible, mais qui chuchotait avec malice. "Bientôt, l'enfant n'aura plus besoin de toi. Il partira de son propre voeu, et te laissera seul."

"Quelle idée ridicule", marmonna Iname. "La simple idée que mon enfant puisse m'abandonner..." Mais dès l'instant où cette pensée s'introduisit dans son esprit, elle s'y accrocha étonnament vite. "Le cas échéant, je peux en créer un autre", argua-t-il à personne en particulier sur un ton assuré.

"Bien sûr que tu le peux", sussurra la voix. "Mais celui-ci est ton premier enfant. Est-ce normal qu'il t'oublie ? Est-il juste qu'il soit aussi ingrat envers toi, son propre père ? Si j'étais toi, je serais blessé et outragé d'un tel manque de considération. Ne sait-il pas la douleur qu'il te cause ? Pourquoi n'y fait-il pas attention ?"

"Silence !" cria-t-il. La voix se tut pour le moment, mais il savait qu'elle reviendrait. Il tenta d'ignorer ses mots autant qu'il le pouvait. Il ne remarqua même pas la nouvelle couleur qui rampait sur les fleurs tout autour de lui : un brun sale qui flétrissait chaque pétale qu'il touchait.

Un jour, l'enfant vint à lui : "Père, puis-je te poser une question ?"

"Bien sûr, mon enfant. Que veux-tu savoir ?"

"Quel est mon but ?"

Iname songea à tout ce qu'il avait dû accomplir pour trouver son propre but, et se souvint du temps et de la distance qu'il avait dû parcourir avant de le trouver. Si l'enfant faisait de même, cela signifiait qu'il partirait pour des milliers d'années... Iname frémit à cette idée. "Ton but ? Mais, ton but est de rester ici avec moi, et d'être mon enfant. Comment pourrait-il en être autrement ?" L'enfant acquiesca et s'éloigna, mais Iname savait que cette réponse lui déplaisait.

"Tu vois ?" lança la voix.

"Silence !" lui répondit-il. Mais il savait bien qu'elle ne l'écouterait pas.

Deux fois encore l'enfant vint à Iname et lui demanda "quel est mon but ?". Deux fois encore Iname lui donna la même réponse : "Ton but est de rester ici avec moi, et d'être mon enfant. Comment pourrait-il en être autrement ?". A chaque fois l'enfant s'éloignait, plus mécontent que la fois précédente, et à chaque fois la voix se faisait plus présente, ricanant d'une joie moqueuse. Les efforts d'Iname pour imposer le silence à cette voix se réduisirent rapidement à presque rien. Il commença à s'y habituer, et même s'il essayait de se convaincre qu'il n'y prêtait aucune attention, une partie de son coeur écoutait toujours très attentivement ses paroles.

Les autres kami commencèrent à remarquer d'étranges modifications des formes de vie qui avaient été façonnées pour eux : auparavant emplies d'énergie mystique, elles commençaient à se fatiguer. Elle demandaient de quoi se sustenter, ce dont elles n'avaient jamais eu besoin auparavant. Et certaines se flétrissaient avec l'âge, comme si les fils de la toile de vie s'effilochaient à force d'être négligés. Mais lorsqu'ils en demandaient la raison à Iname, celui-ci se contentait de les ignorer.

Les absences de l'enfant étaient de plus en plus longues et fréquentes, et il refusait d'expliquer à Iname où il se rendait et ce qu'il y faisait. Iname voyait les talents de son enfant progresser à chacune de leurs rencontres. Il savait que ce n'était plus qu'une question de temps avant que l'habileté et l'imagination de son enfant, même dans un domaine aussi limité que l'était le sien, ne dépassent les siennes. Et ce, en une fraction du temps de ses propres voyages !

Le ressentiment commença à grandir entre leurs coeurs. Iname bouillait face à l'ingratitude de son enfant, et l'enfant se sentait pris au piège des exigences de plus en plus grandes d'Iname, pendant que la voix, à l'intérieur d'Iname, encourageait sa rancoeur envers lui. L'attention qu'Iname portait aux requêtes des autres kami diminua de plus en plus.
Il s'assit dans le jardin et fixa la prairie, tandis que son coeur devenait de plus en plus lourd et sombre. L'enfant était une fois de plus parti pour l'une de ses expéditions sans l'accord d'Iname. Sans sa présence, cet endroit autrefois doux et joyeux semblait froid et désert. Mais comme l'aura de l'enfant y demeurait malgré tout en son absence, Iname y restait.

"Je ne peux pas être égoïste", se dit Iname. "Après tout, je ne veux que le meilleur pour mon enfant."

"Pourquoi ne pas être égoïste ?" La voix intérieure murmurait du même ton bas et sifflant qu'à l'accoutumée. "N'as-tu donc aucune considération pour toi-même ? Après tout, c'est toi le père et c'est lui l'enfant. Ce que tu as créé, tu peux le contrôler." Il marqua une pause. "Et le détruire."

Iname déglutit. "Non. Je ne pourrais jamais..."

"Qu'est-ce que la vie sans le contrôle ?" demanda la voix. "C'est une chose chaotique, qui ne vaut pas mieux que les guerres de ton frère. Elle se répand partout, sans se préoccuper de ce qu'elle peut détruire dans son expansion égoïste. Ton enfant se comporte de la même manière. Il s'est à ce point drapé dans ses propres désirs et idées qu'il t'a oublié. Il se croit meilleur que toi parce qu'il a vu et appris davantage de choses que toi. Tu es le kami de la vie ! Qui est cet enfant ingrat, que tu as créé, pour se jouer ainsi de toi ? Il prétend à un pouvoir qu'il n'a pas ! Mais tu as ce pouvoir ! Utilise-le !"

"Si tu ne te tais pas", gronda-t-il, "je...je..."
Sa colère s'étrangla en lui lorsqu'il réalisa qu'il n'enrageait contre personne. Il n'y avait personne à affronter, personne à combattre, ni la voix qui le raillait, ni l'enfant qui l'avait dépassé si rapidement. Il n'avait personne sur qui passer sa rage, à part la vaste prairie de fleurs qui s'étendait tout autour de lui.
Un gouffre de solitude creusa le coeur d'Iname. Il dissimula et cultiva cette souffrance, plus encore qu'il ne l'avait fait pour son enfant. C'était une chose fort différente, froide et aiguë, mais il laissa cette sensation grandir jusqu'à ce qu'elle l'envahisse tout entier. Et tandis que cette immense solitude se déployait, elle trouva un exutoire dans les pouvoirs d'Iname.
Sous la puissance obscure qui émanait de lui, les fleurs se fanèrent. Ce qui avait été une prairie verdoyante et chatoyante de couleurs devint une plaine sinistre semée d'enveloppes vides et calcinées. Les pétales se décrochèrent, les tiges s'effilochèrent et les racines se changèrent en cendre. Iname ne se rendait compte de rien. Il ne sentait pas ses pieds écraser les roses flétries, ni leurs nouvelles épines mordre profondément sa peau, tandis que son passage réduisait tout en poussière. Il n'avait plus qu'une idée : trouver son enfant. Le ramener auprès de lui.

Ses recherches durèrent des siècles. Ses semblables étaient incapables de l'aider, et d'ailleurs, la plupart d'entre eux l'évitaient, fuyant son aura maléfique, mais il n'y prêtait aucune attention. Il retrouva finallement son enfant dans l'un des lieux les plus reculés de la création. "Viens", dit Iname, d'une voix qui fit trembler les montagnes. "Nous allons rentrer chez nous."

L'enfant frémit, mais campa sur ses positions. "Non, pas maintenant. J'ai quelque chose à te dire."

Le coeur d'Iname sembla geler sur place. "Quoi donc, mon enfant ?"

"Je m'en vais, père. Pour toujours."

Les mots qu'Iname redoutaient le plus avaient été prononcés, et la panique commença à éclore dans son coeur. "Non !" cria-t-il. "Tu ne peux pas !"

L'enfant sembla presque fléchir en voyant le désespoir de son père. Mais son coeur se raffermit rapidement. "Tu vois, père ? Tu veux que je sois ton enfant, et seulement ton enfant, pour toujours. Mais je ne le peux pas. Tu m'as trop donné pour que je puisse me satisfaire de cette condition. Ce sera mieux pour nous deux. Je pourrais trouver mon propre destin, et tu sera libre de créer un nouvel enfant. Ce ne sera pas aussi terrible que tu l'imagines ! Bientôt, je ne te manquerai même plus."

Mais les paroles de l'enfant n'atteignaient même pas l'esprit d'Iname, qui bouillait de peur et de haine. "Je ne le tolèrerai pas."

"Tout ceci ne te concerne plus, père. Cela ne concerne que moi, et ce que je dois faire." L'enfant lui tourna le dos. "Adieu."

"Non !" hurla-t-il. "Tu ne me quittera jamais ! Jamais !" L'enfant trembla sous la violence de la colère d'Iname, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit. "Je te détruirai d'abord !"
Une salve d'énergie obscure jaillit de ses doigts et enveloppa l'enfant. Il hurla, implorant sa merci, mais Iname resta sourd à ses suppliques. Le corps de l'enfant se flétrit et s'effrita sous l'énergie noire, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que des cendres, rapidement éparpillées par les vents célestes. Pour la première fois depuis la création, un kami était mort.

Le pouvoir maléfique disparut aussi vite qu'il était apparu, laissant Iname pétrifié d'horreur, fixant l'endroit où se trouvait son enfant quelques instants plus tôt. "Qu'ai-je fait ?" murmura-t-il.

"Ce que tu as fait ?" demanda insidieusement la voix. Iname regarda autour de lui, et pour une raison mystérieuse, tout lui semblait plus clair que jamais. "Tu as fait ce pour quoi tu étais né : tu m'as donné la vie." A cet instant, un visage terrifiant apparut de nulle part devant ses yeux. Il était dentelé et tordu, hérissé de crocs luisants et de cheveux semblables à des lames de rasoir. Ses ailes de cuir étaient agitées d'une force indicible, son être résonnant tout entier d'énergie malfaisante.

"Qui es-tu ? Que m'as-tu fait faire ?"



"Je ne t'ai rien fait faire du tout", caqueta la chose diabolique. "Ces désirs et ces pensées ont toujours été les tiens. Je n'ai fait que les encourager. Et maintenant que tu as tué ton enfant, tu as donné naissance à une force nouvelle : la mort, la destruction de tout ce que tu as aimé. Et ce qui est le plus délicieux de tout, c'est que je suis, et que j'ai toujours été une partie de toi, Iname."

"Tu mens !"

"Je ne t'ai jamais menti, pas même lorsque je murmurais en toi, et je ne commencerai pas aujourd'hui. Mais réjouis-toi ! Je ferais de mon mieux pour être le meilleur des compagnons de voyage."

"Je te combattrai avec chaque parcelle de pouvoir qui est en moi", cria Iname, "je ne t'accepterai jamais !"

"Tu peux me combattre tant que tu veux", répliqua la chose avec une sourire affecté. "Mais pour ce qui est de m'accepter, tu n'as guère le choix en la matière."

Son regard descendit, et Iname le suivit des yeux. Ce ne fut qu'à cet instant qu'il comprit la gravité de la situation, dans toute son horreur. A l'extrémité de son corps s'en trouvait un autre, relié à lui aussi sûrement qu'un membre ayant toujours été là. Et ce corps appartenait à la chose qui se trouvait en face de lui. "Je te l'ai dit, j'ai toujours été une part de toi-même. A présent, chacun peut pleinement s'en rendre compte."

Iname tenta de poursuivre son travail, mais il était constamment hanté par l'ombre de la mort, toujours à l'affût à ses côtés. Dès que ses pensées devenaient sombres, ou ses motivations égoïstes, sa part négative prenait le dessus et déchirait avec une joie malsaine tout ce qu'il avait tenté de reconstruire. Bien sûr, il reprenait ensuite ses esprits, et créait encore davantage de vie qu'il n'en n'avait détruite. Mais il savait que l'autre serait toujours à ses côtés.

Ainsi débuta la lutte entre la vie et la mort qui continue jusqu'à ce jour.

***

Dosan marqua une pause. Ryo le fixait intensément, la mâchoire pendante; il fallut une minute entière au petit garçon pour réaliser que l'histoire était finie. Même Kenjiro semblait hypnotisé.
"Parfois," dit le vieux moine, "un parent doit penser à son enfant avant de penser à lui-même. Si Iname avait agi ainsi, sans doute les mortels n'auraient-ils pas à affronter la peur et l'angoisse de la mort. Mais dans son égoïsme, il n'a pensé qu'à lui, et a oublié que les conséquences de ses actes pouvaient être indépendantes de sa volonté. Il n'a pas pris en compte ce qui aurait été mieux pour son enfant, et cela lui a coûté cher. Ceci est peut-être difficile à comprendre, et plus difficile encire à accepter, mais cela doit être accepté." Dosan étendit le bras et ébouriffa la fourrure du louveteau. "Me comprends-tu, Ryo ?"

Le garçon se tut un long moment, le regard fixé sur le petit loup qui se tortillait entre ses bras. Finalement, il hocha la tête lentement. "Je crois que oui, maître Dosan." Quand il releva la tête, une nouvelle larme coula lentement sur son visage, mais cette fois-ci, il ne fit aucun geste pour l'essuyer. Il se releva. "Je crois que je me souviens de l'endroit où j'ai trouvé Kenjiro; peut-être que sa mère est revenue."

Dosan aquiesca. "Peut-être."

"Maître Dosan ?"

"Hmm ?"

"Qu'ont fait mes parents lorsqu'ils ont quitté leur maison ? A quoi pensaient-ils ? Qu'ont-ils laissé derrière eux ?"

"Je l'ignore. Pourquoi ne pas le leur demander ?"

Le garçon réfléchit un moment, puis acquiesca. "Je le ferai ! Merci, maître Dosan !"
Ryo bondit et disparut derrière le rideau d'arbres qui les entourait. Dosan se releva et ôta les brins d'herbe de ses habits. Il avait encore bien des choses à faire. Il était temps de commencer à prendre part au travail des vivants.