"Je me souviens d’avoir été fière de ne pas avoir crié quand ces sous-fifres de Rakdos m’ont attrapée et m’ont passé la corde au cou. Car quand le nœud serait serré, ma vie allait prendre un nouveau tournant.
Evidemment, puisque j’allais mourir. Mais je me suis souvenu de mon allégeance aux Orzhov, et su que seul mon corps pouvait être tué. Ma vie prenait un tour nouveau, mais pas celui auquel je me serais attendue.
Dire que toute sa vie peut défiler devant les yeux d’une personne qui va mourir est un très vieux cliché. Sans doute, mais c’est exactement ce qui m’est arrivé quand les partisans du démon m’ont pendue. Cela peut paraître bizarre qu’une petite fille de quatorze ans puisse être aussi lucide et pensive dans un moment aussi traumatisant. J’étais très jeune, mais cela fait 126 ans que je médite sur cet événement.

Je me souviens avoir d’abord pensé à l’importance de mon affiliation. Puisque j’étais une Orzhov, je n’allais certainement pas agir comme un de ces pleurnichards du Conclave au moment de ma métamorphose. Et je n’allais pas non plus laisser ces grotesques Rakdos me perturber avec leurs rires hideux et leurs rengaines de psychopathes juste au moment où j’arrivais dans le monde des Esprits. Un Orzhov est trop bien élevé pour ça. « Tu ne peux pas lutter contre eux, Emilya », me suis-je dit. « Par contre, tu peux leur montrer la noblesse d’une guilde supérieure. » Secrètement, dans un recoin de mon esprit, je savais qu’il s’agissait d’une forme de vengeance morale, et cette idée me réconforta quelque peu.
Les Orzhov n’apprécient guère ceux qui brisent les contrats, souillent le terrain des autres guildes, ou portent atteinte à leurs membres haut-placés. Evidemment, je faisais seulement partie de la population Orzhov, mais ils ne manqueraient certainement pas de venger la mort d’une innocente petite fille de la main de la guilde démoniste. Dans les basiliques, les Pontifes allaient enrager (comme toujours), et les ostiaires se traîneraient jusqu’à la congrégation en collectant des fonds pour l’expédition punitive. Les ghildmages allaient-ils remettre les Rakdos à leur place ? Tout ça n’était qu’un rêve, mais les anges allaient-ils fondre sur eux, avec leur visage de pierre et leurs yeux de verre ? J’ai toujours aimé les voir monter la garde durant les grandes cérémonies –sombres et distants, comme s’ils étaient trop terribles et trop beaux pour ce rôle. Ils étaient ce que je voulais être. Et je que j’allais peut-être devenir, ici, dans les griffes des Rakdos.


Je me suis concentrée sur l’image de notre Cachet quand la douleur et les rires commencèrent à devenir trop éprouvants pour pouvoir rester stoïque. Ce symbole était parfait, comme notre guilde – sombre, puissant, mais aveuglant comme le soleil. Un peu comme les anges, qui descendent aux moments les plus affreux pour délivrer le monde de ceux qui sont indignes de leur lumière. Leur colère pourrait-elle se déchaîner contre les Rakdos ? Etais-je digne d’une aussi sainte récompense ? Je me suis alors souvenue de ma prière préférée – celle que l’on dit lorsque l’on place des pièces sur le plateau des Ostiaires :
« Nous sommes l’or précieux. Avec nous Orzhova brillait. Avec nous elle brille plus fort. »
Je me croyais digne d’être accueillie parmi le Conseil. Je pensais qu’ils le feraient pour moi, comme pour les autres, comme ils le disaient dans les sermons, à l’église. Nous étions « l’or précieux ».
Voici ce à quoi je pensais au moment où ma vie s’échappait vers la terre, au dessous de mes pieds pendants. J’étais forte. Les Patriarches seraient fiers d’accueillir une autre Sœur d’Orzhova, une qui ne ploierait pas sous les menaces d’une guilde moindre. Même en étant sûre que mon corps était en train de souffrir, ma fierté augmentait et mon dédain pour les Rakdos éclosait à mesure que je les regardais faire ce que d’autres guildes infectes font aux innocents.


Ma famille et moi étions fidèles à l’Eglise. Nous payions nos donations, allions à la Basilique pour régler les taxes et pour écouter la messe, et contribuions régulièrement à l’enrichissement des fonds de la guilde. Nous nous comportions comme le véritable « or précieux ». Orzhova brillait grâce à notre dévotion. Les gargouilles nous protégeaient car nous avions la foi. Le Démon restait confiné dans les sous-sol grâce aux rituels des Pontifes. De quoi aurais-je pu avoir peur – même maintenant, au bord de la mort et au bout de la corde ?
Mourir fut une expérience très différente de ce que j’aurais cru. Je ne sentais plus rien – du tout. C’était aussi banal que de marcher du salon à la cuisine. Par contre, juste avant ce changement imperceptible, je me souviens avoir regardé toute la scène comme y étant tout à fait étrangère. Il y avait ces idiots de Rakdos, paradant comme des décérébrés, ne faisant même plus attention à moi, mais aussi quelques créatures bizarres aux alentours. Des srânes. Que faisaient-ils ici ? Se cachaient-ils ? Attendaient-ils quelque chose ?
Au tout début de mon après-vie, je n’ai plus prêté aucune attention aux srânes. J’étais encore trop aveuglée par ma fierté pour y prêter quelque intérêt. Mais ce détail allait se révéler décisif par la suite.

 

Le changement n’était pas non plus celui auquel je me serais attendue. Pas d’autres fantômes, pas de grande révélation, pas de paradis ni quoi que ce soit de ce genre. Le monde était juste devenu une version brumeuse et changeante de la cité de Ravnica. Je me souviens avoir entendu des enfants errants plaisanter à propos d’un endroit nommé Agyrem. Une ville fantôme. Cela sonnait trop banal pour être vrai – et personne n’en parlait jamais officiellement. Mon esprit commençait à s’embrouiller. Etait-ce Agyrem ? Si c »était le cas, pourquoi les Orzhov n’en avaient-ils pas parlé ? Etais-je indigne de rejoindre des patriarches ? M’étais-je si mal comportée dans la vie – ou la mort ? Mon monde était sens dessus dessous.

D’un autre côté, l’après-vie ressemblait singulièrement à la vie normale. J’avais même gardé mes émotions et mes sensations. Mais après avoir attendu, et attendu encore dans cet endroit, sans voir aucun esprit de mes ancêtres ni rencontrer aucun Patriarche, mes émotions étaient surtout la souffrance, la perplexité et la solitude. J’étais à nouveau seulement une fille de quatorze ans, qui voulait retourner auprès de ses parents, et terrifiée à l’idée de rester seule. Mon armure de zèle et de fierté avait disparu. Où étaient ces choses que les Pontifes nous promettaient après la mort ? Avaient-ils menti ? Qu’étais-je supposée faire ? Peut-être rencontrerais-je un autre fantôme auquel je pourrais poser ces questions. Mais il ne s’agirait peut-être pas d’une esprit Orzhov, et chacun devait faire face à sa propre tristesse.
J’étais confuse, perdue. Je n’étais pas encore prête à évoluer. Il y avait encore trop de choses qui restaient de ma vie, surtout tout l’enseignement Orzhov, qui pesait lourd sur ma conscience.

Le temps passa – impossible de préciser s’il s’agit de jours ou d’années – et j’eus enfin le courage d’explorer le quartier fantôme, prête à en savoir plus. Je fut très surprise de découvrir à quel point les morts sont désireux de parler de leur vie, et de ceux qu’ils avaient connu. Peut-être une façon de se raccrocher à quelque chose. Je fus plus surprise encore de découvrir que certains esprits du quartier fantôme pouvaient se déplacer du monde des morts à celui des vivants. Ceux-là n’avaient pas autant envie de parler que les autres, puisqu’ils avaient des nouvelles de l’extérieur. C’est un d’entre eux qui me raconta une histoire qui lui paraissait sans importance, mais qui en avait beaucoup pour moi.


C’était un ouvrier, mort parce qu’un géant avait fait basculer un bâtiment juste à côté de l’endroit où il travaillait. Il était sous contrat avec les Orzhov pour repaver la place où se trouvait « l’arbre des pleurs ». « ça aurait été une très bonne affaire », me dit-il. Quelque chose dans ce qu’il disait piqua mon intérêt, et je commençais à en parler à d’autres fantômes. J’en appris davantage d’un jeune homme Orzhov, dont le fantôme paraissait usé, en lambeaux. Il devait être ici depuis longtemps. Il me raconta qu’après le meurtre (je commençais à penser qu’il s’agissait du mien), un grand tumulte avait agité les Basiliques. Lui-même n’avait pas été là, mais certaines des âmes qu’il servait étaient présentes. Lui et quelques autres avaient été ramenés du monde des esprits par les agents du Conseil et formés en une unité défensive. Ils devaient garder la petite place où se trouvait l’arbre où les Rakdos avaient tué la fille. Les rancoeurs anti-rakdos commençaient à renaître, et l’on demandait au peuple Orzhov de faire des dons pour financer la vengeance de « l’arbre des pleurs ». Comme les dons excitaient les convoitises, il avait dû protéger l’arbre des voleurs pendant des semaines, jusqu’à ce que son fantôme soit finalement écrasé et renvoyé dans le monde des esprits par un commando Gruul, qui avait brisé leur ligne de défense. Je me sentais triste pour lui. Après tout, c’était un peu ma faute s’il avait dû garder cet arbre.
J’allais souvent le revoir plus tard, près de ce qu’on pourrait appeler une fontaine. En fait, il n’y avait pas d’eau. Beaucoup de gens du quartier fantôme s’y rendaient pour regarder la fontaine vide et oublier, mais moi, je m’y rendait pour trouver du monde, et qu’on réponde à mes questions. Absolument pas pour oublier.
Peut-être que j’aurais mieux fait. La vision des srânes embusqués près de l’arbre au moment de ma mort commença à me hanter. Une campagne de revanche était organisée pour moi. Une place était construite. L’endroit de ma mort était baptisé et devenait un monument… J’avais envie d’en savoir plus. Cela avait sûrement quelque chose à voir avec mon avenir. Peut-être s’agissait-il d’un test que je devait réussir avant d’être acceptée chez mes supérieurs.

Mais ce que j’ai trouvé en continuant à chercher, pendant 125 ans, n’était pas la clef de l’entrée au Conseil. C’était la preuve que mes espoirs étaient trompeurs.

En fin de compte, j’ai fini par retrouver mon père, un jour, en restant ici. Mais ni moi ni lui n’avons jamais revu maman. Papa avait beaucoup de choses à dire. Des années avaient passé avant que nous ne nous retrouvions, mais en recollant les morceaux, nous avons réussi à reconstituer une histoire qu’il était difficile pour nous d’accepter.
La place où se trouvait l’arbre des pleurs n’avait jamais été finie. Les bâtiments des alentours avaient été détruits pour rebâtir des habitations huppées. Une fois qu’elles furent vendues, le travail sur la place fut stoppé. L’argent qui avait été collecté durant tout ce temps pour organiser la campagne qui aurait dû entraîner la ruine des Rakdos n’eût qu’une utilisation : payer le procès de deux voyous dont beaucoup pensaient qu’ils n’avaient même pas eût de rôle à jouer dans mon exécution. Après quelque temps, la plupart des gens oublièrent que l’Arbre des pleurs avait été témoin d’une atrocité. Quelques uns continuaient à déposer des pièces à son pied, un peu comme font les enfants qui jettent une pièce dans un puit pour faire un vœu. Une fois que la vie était revenue à la normale, la campagne de vengeance disparut des pensées des Orzhov. Les Pontifes avaient cessé de chercher querelle aux Rakdos – ils avaient commencé une croisade contre les « Golgaris Impies – qui cultivent la mort, dépravent les âmes et les éloignent du ciel. » Et pendant ce temps, quelques fonctionnaires orzhov essayaient de compter le pécule qu’ils avaient amassé dans une pièce secrète pendant la campagne précédente.


Des milliers de pièces. « Nous sommes l’or précieux. Avec nous, Orzhova brillait. Avec nous elle brille plus fort. » Cela ne nous avait jamais effleuré l’esprit que cette phrase n’était pas symbolique. Nous sommes l’or précieux, ou au moins sa source ! Comme ils sont hypocrites et menteurs ! Honte sur nous pour les avoir cru ! Honte sur nous pour avoir pensé que tout ce pouvoir, toute cette puissance était uniquement utilisée pour nous, le peuple, et pas contre nous. Etions-nous trop aveuglés par l’habitude pour nous rendre compte que nos supérieurs s’enrichissaient en vidant nos coffres ? Etions-nous trop aveuglés par la fierté pour penser que les auteurs des contrats qui liaient tant d’habitants de Ravnica aux Orzhov avaient fait la même chose pour nous ? Malheureusement, il fallait mourir pour s’en rendre compte. Mais cette âme ne compte plus – comme l’Arbre des Pleurs. Cette âme ne peut plus mettre des pièces dans le plateau des Ostiaires. Cette âme ne sert plus à rien. Elle est oubliée.
Mais la fatalité peut aussi être ironique. Quand les esprits manipulateurs avaient mis en œuvre un plan pour récolter des fonds sur la cause des martyrs, ils savaient que leurs contrats seraient en bonne et dû forme. Certaines familles riches recevraient leur part de ce qui avait été pris aux autres. Une autre part serait versée en construction, démolition, en annonces. Des filières secrètes négocieraient avec les Rakdos, et d’autres parts de l’argent seraient amenées par ces mêmes filières (suffisamment secrètes pour faire illusion). Tout cela n’était qu’argent, tromperies, hypocrisie et supercherie.

La partie du contrat me concernant s’était annulée au moment où j’avais vu les srânes. Ma fierté ne m’avait pas laissé voir au delà de ma dévotion totale à la guilde Orzhov. Le contrat concernait une partisane orzhov entre 12 et 15 ans, détaillait quelle famille d’esprits contrôlerait le sien (le mien) après la mort, et quels services elle devrait rendre. Mais le contrat avait été brisé avant même de commencer.
Quand j’avais vu les srânes attendre, me regardant mourir, quelque chose en moi savait que ce n’était pas normal. Les srânes ne pensent pas –ils suivent des ordres. Mon inconscient savaient qu’ils faisaient partie du plan, mais ma fierté m’empêchait de m’en rendre compte. A ce moment, je n’étais plus Orzhov (selon la stricte définition du contrat). J’étais devenue tout à fait autre chose. Une force plus ancienne que celle du Pacte des guildes était entrée en jeu. J’étais une Rusalka – l’esprit d’un innocent. Les Orzhov n’avaient plus à s’occuper de moi. Et c’était dans la nature d’une Rusalka de chercher des indices sur sa mort. Cette seule constatation aurait été suffisamment ironique pour moi.
Et là, au bout de la corde, mon après-vie pris un nouveau tour. Après 125 années d’existence dans l’ombre des mensonges, j’avais finalement la vérité. Et la paix. Mais pas le sourire. J’étais à nouveau à un tournant, et les choses allaient changer, mais cette fois, je garderais les yeux ouverts. Je n’allais pas embellir la réalité avec des rêves remplis d’anges et de richesses.

J’étais libre. J’allais revenir à Ravnica.
Mais la fatalité ricanait malgré tout. Elle savait que je ne retrouverais jamais la vie que j’avais avant. Elle savait que je revenais uniquement pour raconter mon histoire, et voler « l’or précieux » de l’Eglise d’Orzhova."